L’après-décès, les obsèques, les séparations…
les angoisses de mort dans les équipes 

Carine GASSER
Psychologue Clinicienne
Sessd25apf – Besançon

 

1ère partie : LE DEUIL D'UN ENFANT

 

 

C'est à partir de ces principales questions (auxquelles je n'ai pas la prétention de répondre), que j'ai construit ma réflexion dans cette première partie.

 

­ Le deuil est l'ensemble des réactions physiques, psychologiques, affectives et comportementales à la perte d'une personne aimée, mais aussi d'un animal, d'un objet ou d'une valeur auxquels on est fortement attaché. Il est justement déterminé par la nécessité de modifier cet attachement du fait de la disparition.

Chaque deuil est différent en raison de la relation unique qui liait l'endeuillé à la personne disparue mais tous les deuils suivent le même cours au travers de 3 étapes selon Michel HANUS.

En cela, la perte est toujours un facteur de déséquilibre transitoire, un traumatisme aux effets plus ou moins longs.

Le "travail de deuil" : expression freudienne devenue classique, est un processus intrapsychique.

Il est consécutif à la perte d'un objet d'attachement : perte qui n'est pas toujours assimilable à la mort.

C'est plus l'importance de l'investissement que la nature même de qui ou de ce qui est perdu qui est en cause.

Le déroulement clinique du deuil et le travail psychique qui l'accompagne constitue une expérience propre à tout un chacun.

Comme l'a souligné E. KUBLER-ROSS dans son livre intitulé " Les derniers instants de la vie ", les phases de deuil peuvent être décomposées classiquement en 5 étapes qui illustrent bien les mécanismes psychiques en œuvre permettant de lutter provisoirement contre les angoisses de mort :

Elisabeth KUBLER-ROSS les a bien étudiées tout au long de son expérience auprès de patients en phase terminale à travers une écoute des sentiments éprouvés par ces derniers à l’approche de leur mort. On retrouve certaines étapes de ces mécanismes de défense chez des personnes face à la mort d’un proche.

BOWLBY décrit quant à lui 4 phases :

  • "une menace de perte crée l'angoisse et une perte réelle, le chagrin en outre tous deux sont susceptibles de susciter de la colère".
  • Selon Michel HANUS, le processus de deuil qui est l'expression du travail psychologique inconscient nécessaire pour le détachement d'un objet fortement investi s'effectue au travers de la souffrance et d'un mouvement de régression psychique.

    Il se fait essentiellement dans 3 dimensions :

    Michel HANUS nous dit "il serait erroné de comprendre le détachement du travail de deuil comme une nouvelle perte, celle-ci intérieure, de la personne disparue. Il s'agit plutôt d'une transformation de la relation qui existait avec la personne aimée décédée."

    Lorsque l'endeuillé a retrouvé sa liberté d'exprimer et de réaliser des désirs, des projets, de nouer des relations nouvelles, le terme du travail de deuil est atteint. Mais le deuil est une blessure qui laisse des traces et le Moi de la personne ne redevient jamais comme avant.

    Comme nous l'avons vu, le mouvement régressif du travail de deuil s'effectue autour de trois processus psychiques principaux qui sont nécessaires à la maturation mais également au cœur des complications et de la pathologie du deuil. Le choix d'objet régresse jusqu'à l'identification, assimilation inconsciente d'un caractère, d'un attribut, d'une qualité de l'objet, qui est la forme la plus primitive de l'attachement affectif.

    Dans le deuil, l'objet perdu voit son intériorisation renforcée et l'introjection de la relation à l'objet l'est également. L'objet ne sera jamais complètement perdu puisque le voilà maintenant inscrit dans le Moi de la personne endeuillée du fait des identifications. Cependant, si l'intériorisation de l'objet perdu est constante, intense et nécessaire au travail de détachement qui constitue le cœur même du travail de deuil, elle ne s'accompagne dans le deuil normal de l'adulte que d'identifications passagères et ponctuelles.

     

    ­ Et qu'en est-il du deuil d'un enfant ?

    Le deuil, à la suite de la mort d'une personne aimée est une des plus grandes et douloureuses épreuves de la vie.

    La mort constitue la perte et la limite par excellence ; événement dans le réel mais elle renvoie à la finitude de notre condition humaine. Quand la mort frappe le coup est terrible et la douleur énorme.

    "La mort d'un enfant est l'expérience la plus terrible que peuvent vivre des parents. Une épreuve qui atteint la chair de leur chair contre l'ordre chronologique du temps et des générations" dit Marie-Frédérique BACQUE.

    Quand un enfant décède, les processus de deuil des parents et de sa fratrie sont particuliers (perdre un adulte, un ascendant reste un événement qui s'inscrit dans la logique du vieillissement, pas la perte d'un enfant).

    Cette mort qui contrevient au cycle habituel de la vie est perçue comme un événement inacceptable et absurde. Elle suscite chez les parents un deuil particulièrement difficile.

    Plusieurs rêves, désirs et espoirs sont rattachés à un enfant et disparaissent lors de son décès.

    La mort d'un enfant représente la perte d'un fort investissement affectif.

    Selon PAPIN et HEBERT 1996, le deuil se vit sur le plan physique (bris du lien organique parent-enfant), identitaire (perte du rôle parental), narcissique (dévalorisation) et fantasmatique (perte de l'enfant imaginaire ou désiré).

    Pour Annick ERNOULT, les parents en deuil expriment le fait de ne pas vouloir s'en remettre parce qu'ils ont peur d'oublier.

    Or faire son deuil rappelle-t-elle "ce n'est pas oublier, c'est s’apercevoir qu'on peut parler autrement de son enfant que dans les larmes, c'est se remémorer tout ce qu'on a vécu avec lui pour construire l'héritage qu'il nous laisse".

    "Il ne s'agit pas non plus de consoler, quand on perd un enfant, on est inconsolable, "on peut apporter son soutien à la personne mais il faut lui garder son espace où elle est inconsolable".

    Faire le deuil d'un enfant, c'est donc particulièrement difficile et long. La référence à la question du traumatisme est omniprésente.

    "On est agité par des sentiments très complexes : on s'attend à n'éprouver que du chagrin, mais dernière le paravent du chagrin, il y a la colère et derrière encore la culpabilité" : Nadine BEAUTHEAC.

    "On aurait peut-être pu aider celui qui est mort mais on ne sait pas comment. On est fâché qu'il soit mort, fâché contre l'univers."

    Comment trouver alors à travers le choc et l'incrédulité, le début du chemin de l'acceptation émotionnelle de ce qui est arrivé ?

    Pour Elisabeth KUBLER-ROSS, le travail de deuil commence quand on accepte, quand on fait face. Il faut venir en contact avec la réalité de la mort. Elle parle d'acceptation émotionnelle qui demande du temps, du travail et de la souffrance.

    Michel HANUS insiste sur le caractère essentiel des sentiments inconscients de culpabilité dans le travail de deuil. Ils ne sont en effet jamais absents du cours du deuil normal.

    Ces sentiments trouvent leur origine nous dit-il dans la composante hostile de l'ambivalence qui marque toutes nos relations.

    "Tous nos attachements, même les plus affectueux, les plus tendres, les plus amoureux, les plus respectables, comportent un certain degré d'ambivalence, c'est-à-dire qu'à l'amour, l'affection, s'allie toujours une part d'hostilité, d'agressivité, dont l'importance est variable".

    Tous nos liens avec autrui se construisent donc à travers cette ambivalence fondamentale où se mêlent une part d'amour et d'agressivité. Face à la disparition de l'objet, ces deux tendances se désunissent et ont tendance à faire retour sur le Moi.

    La culpabilité émerge bien consciente et réelle et elle fait tant souffrir.

    Pour ce même auteur, cette souffrance est déjà expiation de ces souhaits hostiles à l'encontre de la personne aimée souvent idéalisée après sa mort comme pour écarter plus facilement les aspects négatifs. Elle est davantage liée à cette expiation qu'au sentiment d'abandon générée par la perte.

    Après ces quelques considérations théoriques et cliniques, il semble qu'un deuil est d'autant plus difficile que l'objet perdu est mort, qu'il est mort subitement et qu'il était un enfant.

    Dans les situations où l'intervention d'un médecin légiste est nécessaire pour les besoins d'une autopsie, les parents sont marqués par ces démarches violentes et intrusives sur le corps de leur enfant, la culpabilité étant massive.

    Au-delà de la culpabilité, c'est donner une place au soupçon en le signifiant socialement qui fait violence ici.

     

    ­ Et quand vient à mourir un enfant handicapé, quelle insulte, quelle culpabilité, quelle honte, quelle douleur.

    Avoir voulu penser, consciemment ou inconsciemment la mort d'un enfant handicapé, avoir appris à l'aimer, avoir voulu qu'il vive et voilà qu'il meurt.

    Il est aisé de constater que le handicap peut largement perturber les interactions précoces et par là même l'établissement des premiers attachements. La difficulté d'accepter son enfant handicapé dans sa différence est bien réelle, même si cela reste difficilement exprimable par les parents.

    L'ambiguïté des sentiments parentaux est très forte, et ceux-ci restent pour la plupart inconscients inavouables. La distance entre l'enfant idéal rêvé avant sa naissance et l'enfant réel est énorme.

    Le deuil de l'enfant idéal sera d'autant plus difficile qu'il présuppose un premier deuil, celui de l'enfant normal à l’origine d’une profonde blessure narcissique.

    Malgré les liens sacrés de la parenté, les relations entre cet enfant différent et ses parents peuvent alors être très fortement chargées à la fois en affection et en agressivité. La haine peut être à la mesure de l'intensité de l'attachement, du besoin de l'autre.

    Le risque est grand dans ce contexte de construire des liens de dépendance qui se mêlent des sentiments affectueux allant de l'attachement fusionnel à des forts sentiments hostiles, ceux-là pouvant aller jusqu'au désir de mort.

    Ce désir de mort à l'égard de l'enfant handicapé est insupportable à la conscience ; plus il est fort, plus il est culpabilisant et refoulé.

    Au décès de l'enfant en question, la mort dans la réalité vient se coller brutalement au fantasme de mort. La culpabilité est alors massive et les sentiments d'hostilité peuvent se retourner contre l'endeuillé lui-même.

    Elle n'agit plus comme un moteur dans le travail de deuil, ce dernier a tous les risques de s'en trouver compliqué voire pathologique.

    Selon Michel HANUS "on retrouve toujours derrière le deuil compliqué et pathologique, et lui préexistant, une relation particulière déjà esquissée à propos de l'ambivalence excessive".

     

    Le deuil d'un enfant handicapé est avant tout le deuil d'un enfant et s'inscrit dans une histoire unique qui est celle du lien qui unissait l'enfant vivant et ses parents.

    Dans cette rencontre si singulière qui porte aussi et inévitablement la trace de blessures, d’espoir et de doutes, vont se construire les liens d’attachement. Et de cet attachement dépendra la façon dont chacun pourra se séparer, sans se déchirer, sans crainte d’être abandonné ou d’oublier…

     

    2ème partie : Les professionnels d’un Sessd
    face à la mort d’un enfant

     

    En tant que professionnels dans un Sessd, nous sommes heureusement rarement confrontés ou "mourir" ou à la mort des enfants que nous accompagnons.

    En lien avec leur pathologie, leur histoire est cependant, pour beaucoup d’entre eux, marquée par des questions de vie ou de mort qui se sont posées à leur naissance, moment clé de leur existence où les relations précoces se sont alors établies sur fond d’angoisse.

    Pour d’autres, ces questions restent très présentes et perturbent largement la prise en charge, notamment dans les cas de maladies évolutives ou à pronostic vital.

    D’emblée, la relation professionnel / enfant et sa famille se situe dans l’angoisse, l’angoisse de mort étant l’une des plus fortes.

    Face à ces angoisses difficilement exprimables par les enfants et leurs parents, ces derniers peuvent avoir recours à des mécanismes de défense et à des résistances pour éviter d’y être confronté.

    La projection dans l’avenir reste parfois compliquée, les aménagements en terme d’adaptation du domicile et la mise en place d’aides humaines ou matérielles sont problématiques quand l’angoisse est trop massive.

    Toute la difficulté pour le professionnel consiste non seulement à décoder les mécanismes psychiques qui aident provisoirement les familles et les enfants, ponctuellement peut-être, à lutter contre leurs angoisses de mort mais surtout à les respecter.

    Car ils permettent à l’enfant et à ses parents de ne pas avoir la mort devant les yeux en permanence mais de vivre avec le handicap et la maladie.

    Mais il s’agit également pour le professionnel de réajuster constamment sa distance relationnelle dans laquelle se tisseront les liens avec cette famille et cet enfant.

    Ce réajustement relationnel est fondamental dans la prise en charge de part la spécificité du travail à domicile qui met d’emblée l’équipe et la famille dans une proximité ou l’intime de chacun est touché.

    En effet, nos interventions s’effectuent dans les lieux de vie des enfants, de leur famille et plus particulièrement dans un espace privé qui est celui du domicile.

    Elles s’inscrivent dans l’espace-temps intime des familles dans leur quotidien.

    C’est dans les murs du domicile que le professionnel engagé avec la famille et l’enfant dans une démarche de soin, évolue en recréant sans cesse son cadre et ses limites.

    De plus ces actions thérapeutiques s’effectuent sur le corps de l’enfant, son histoire, où se mêlent inévitablement celle de ses parents.

    Là encore l’intime est mis à rude épreuve où chacun doit se défendre d’une intrusion potentielle dans un souci de préserver au mieux son intégrité psychique et corporelle.

     

    Tout notre savoir-faire de professionnel se trouve remis en question, nos angoisses et limites personnelles réinterrogées dans un face à face douloureux.

    Peut-être trouverons-nous quelques éléments de réponse à travers notre vécu de professionnels et celui des parents de Lucas après son décès.

    Lucas était le 1er enfant d’une fratrie de deux.

    Il était suivi par notre service depuis plusieurs années pour une infirmité motrice cérébrale lourde qui limitait largement ses possibilités motrices et de communication.

    La prise en charge de cet enfant était particulièrement importante en terme de rééducation, d’accompagnement éducatif et psychologique et d’aides matérielles.

    Lucas était un petit garçon très expressif qui, malgré son incapacité à parler, appréciait et sollicitait la relation à l’autre.

    Il était très investi par l’ensemble de l’équipe qui, avec sa famille, avait fait le choix d’une intégration scolaire, un choix particulièrement difficile et un grand défit pour Lucas, dont les capacités d’autonomie restaient très limitées malgré les compensations.

    Ensemble, nous avons pu mener ce projet à bien et avons continué à réfléchir aux différentes aides techniques pour favoriser les acquisitions scolaires et les moyens d’expression qui nous paraissaient fondamentales pour cet enfant.

    Puis, le décès brutal et accidentel… Lucas est mort à l’âge de 7 ans par asphyxie ; il présentait en effet de gros problèmes de déglutition.

    C’était un jour de fermeture du service que l’annonce du décès a été faite par téléphone à notre directeur.

    La proximité dans le temps entre le décès et l’annonce (de quelques heures seulement) a réinterrogé d’emblée les limites de l’intime de cette famille et des professionnels que nous sommes, spécialisés à domicile.

    - Que nous disent ces parents du lien qui nous relie à eux et à leur enfant ?

    Ne nous rappellent-ils pas que ce lien défini par le contrat de la prise en charge se double inévitablement d’un lien affectif. Il ne se résume donc pas seulement à notre mission de soins, dont l’institution se porte garante.

    Il s’établit aussi (comme chacun de nous le sait) sur un attachement dont les bases sont aussi affectives et qui va soutenir l'investissement de part et d'autre (enfant, parents et professionnels) essentiel pour la mise en soin.

    Dans les premières heures qui ont suivies le décès, les parents de Lucas ont sollicité mon intervention qui n'a été réalisable que le lendemain.

    Ce décalage dans le temps a certainement permis de repositionner les limites de l'espace de chacun.

    Dans ce contexte très particulier, nous avons été convoqué par cette famille au partage de leur douleur et de la notre, en tant que professionnel confronté à la charge émotionnelle massive que la mort de Lucas faisait éprouver à ses parents.

    Dans le cadre de son soutien psychologique, cette famille nous a si souvent fait part de sa souffrance, de ses doutes et renoncements et voilà que leur douleur liée à la perte de leur fils faisait écho à la mienne, de ma place de psychologue impliquée également dans un suivi hebdomadaire avec Lucas.

    C'est tout à coup notre identité de professionnel (tout comme l'identité parentale qui est attaquée par la mort et qui cherche à se redéfinir à travers un lien différent qui se transforme.

    - Qui suis-je pour être à l'écoute de ces parents et de quelle écoute s'agit-il ?

    - Peut-on montrer quelque chose d'aussi personnel que les larmes ?

    N'est-ce pas aussi la manière la plus saine et la plus humaine d'être à l'écoute et dans un partage face à un événement aussi tragique et malheureux.

    Parallèlement au fait de nous associer à leur souffrance, les parents de Lucas ont exprimé, dès le lendemain de son décès, le besoin de se séparer rapidement de toutes les aides matérielles dont la vision leur était insupportable.

    - Etait-ce une façon de restituer toute son intégrité au corps de leur enfant pour le faire advenir dans la mort ?

    Mettre à distance ce matériel souvent très enveloppant qui rappelle tellement le corps meurtri et blessé de leur enfant et qui fait tant écho à leur propre blessure narcissique de parents d'enfant handicapé, c'est aussi l'expression d'un besoin fondamental à mon sens qui est celui de redonner toute sa place à l'enfant en tant qu'enfant au-delà de l'enfant handicapé. C'est de cet enfant-là que ses parents doivent se séparer et faire le deuil, un enfant souvent idéalisé comme celui de l'imaginaire tel qu'il a été rêvé par ses parents avant sa naissance.

    Cette demande signifiait, tout autant pour ces parents, la nécessité de se sentir pleinement parents dans cette étape ultime de la mort de leur fils.

    L'institution fut aussi amenée à être la dépositaire de ce matériel et, à mon sens à un niveau plus symbolique, d'une souffrance en lien avec le handicap, ravivée par celle de la perte qui la rendait insupportable à vivre.

    Puis d'autre rendez-vous ont été fixés avec ces parents au fil des semaines qui ont suivies le décès de Lucas pendant deux mois environ.

    Après des demandes très concrètes et formulées dans le plus grand désarroi, les parents de Lucas ont livré peu à peu leur ressenti à travers des questions liées plus directement à la mort de leur enfant.

    C'est l'angoisse d'oublier qui était systématiquement exprimée durant les entretiens par les deux parents mais de façon différente et qui mobilisait chez l'un et l'autre des défenses également différentes. Le souvenir de leur fils leur revenait en boucle. L'idée même de penser à autre chose, d'écarter cette image, réactivait un sentiment de culpabilité insupportable.

    Très vite après le décès de Lucas, son papa s'est rendu à son école pour donner quelques objets personnels de son fils (jouets, peluches, livres) à ses camarades de classe.

    Cela va bien dans le sens d'une continuité du lien à travers l'héritage que laisse cet enfant, avec le soucis pour les parents de transmettre suffisamment de supports aux souvenirs.

    J'ai été amenée régulièrement, au cours des entretiens, à signifier que l'équipe ayant travaillé avec leur enfant ne les oubliera pas, qu'eux-mêmes et leur enfant font partie de l'histoire des professionnels riches de tout l'héritage et les enseignements qu'ils ont bien voulu leur transmettre.

    Nous nous rappelons de ce papa nous disant : "on a doublement mal et le vide qu'il laisse est double".

    Ce papa voulait parler du vide laissé par son enfant et celui du service quand la prise en charge s'est arrêtée.

    Le sentiment de vide était intense à la mesure de la place que prenait Lucas avec son handicap dans la réalité quotidienne et psychique de ses parents.

    Tous les entretiens, mis à part le dernier se sont déroulés à domicile à la demande des parents de Lucas. En effet, le papa de Lucas a souhaité me rencontrer une dernière fois au service, peut-être signifiant par là son besoin de mettre de la distance, de s'inscrire dans un autre partage en dehors du domicile et de la proximité relationnelle. Même si cela restait difficile pour la maman de revenir dans cet espace du service, ils ont pu exprimer, l'un et l'autre le fait qu'ils étaient maintenant prêts à ouvrir d'autres portes, peut-être à passer à autre chose. Un relais pouvait alors leur être proposé en terme de soutien au travail de deuil s'ils en ressentaient le besoin.

    De notre côté de professionnel, face à la violence du choc émotionnel éprouvé par les parents de Lucas et nous-mêmes, de notre place d'impliqués, il est alors difficile de penser, de ne pas se laisser contaminer par cet état de sidération.

    Un professionnel disait : " on se sent benêt".

    Ce qui renvoie bien à quelque chose de l'ordre de la sidération psychique.

    Puis cet état a laissé place à un grand sentiment d'impuissance qui s'est exprimé à travers des questions du type :

    - mais que puis-je dire ou faire ?

    - quels mots pour soulager ?

    Chacun, en effet, perd ses illusions de toute puissance, se trouve confronté à ses propres limites face à la mort. C'est à travers cet espace de désillusion que la réalité de la perte s'impose et que le deuil va transiter. Winicott disait : "la perte fonde l'objet".

    Ce grand sentiment d'impuissance est particulièrement plus intense chez les professionnels du paramédical qui sont évidemment plus dans le faire, agissant directement à travers le soin sur le corps de l'enfant. Les angoisses d'intrusion et le sentiment d'impuissance vont nous mobiliser chacun dans des attitudes défensives différentes. Celles auxquelles on aspire le plus dans ces situations sont de l'ordre de l'évitement, de la fuite, on se retire sans même pouvoir dire au revoir, sans pouvoir échanger une dernière parole.

    L'image de la mort renvoi également au niveau des parents une image de parents défaillants incapables de protéger leur enfant.

    Le sentiment "de ne pas avoir été suffisamment là et de bons parents" tout comme le sentiment d'impuissance chez les professionnels génère colère et culpabilité de part et d'autre.

    Dans l'élaboration du travail de deuil, c'est l'impression "d'avoir fait de son mieux", d'avoir su "être" qui sera essentielle pour chacun.

    "Savoir manier les mots du chagrin, les accueillir ne requiert pas une technicité particulière" nous dit encore Elisabeth Kubler-Ross. Mais on a pourtant souvent l'impression de ne pas savoir faire et on a peur de blesser l'autre et d'être blessé par la souffrance de l'autre. On s'abstient alors malgré soi et on garde un goût amer de l'inachevé.

    Mais au fond, c'est quoi cet inachevé de la prise en charge pour peu qu'une prise en charge puisse être réellement achevée. Pour toutes situations d'arrêt de prise en charge, on sait l'importance d'un travail de séparation dont l'aboutissement n'est pas la rupture du lien. Car si on coupe le lien, on ne sépare pas, on se déchire.

    Après avoir fait un petit bout de chemin avec cet enfant et cette famille, on passe la main, on transmet sans abandonner ni oublier.

    Ce sentiment d'inachevé ne serait-il pas lié au fait de ne pas avoir pu échanger un dernier mot, un regard avec cette famille en deuil pas seulement dans un partage socialisé comme celui des funérailles mais aussi pour soi, personnellement dans ce lien unique qui nous reliait à eux.

    Quelque soit le niveau d'implication, le travail de deuil s'impose aux professionnels et passe aussi par une acceptation émotionnelle.

    C'est à travers ces questionnements que chacun se pose pour soi et pour les autres qu'elle tente de se résoudre.

    A la mort de Lucas, ces questionnements ont émergé de façon informelle, dans les couloirs, sur le pas d'une porte, sur le parking du service ou au détour d'une conversation.

    - Puis-je ou dois-je aller dans cette famille ?

    - Puis-je ou dois-je aller à la morgue, aux funérailles ?

    - A quel titre, en tant que professionnel ou simplement sur un plan plus personnel ?

    Autant de questions qui amènent chacun à dénouer progressivement à son rythme les multiples liens qui le reliaient à cet enfant vivant et à sa famille, mais qui illustrent bien aussi la problématique de séparation dans ces situations de décès.

    Tel ce professionnel nous confiant ses interrogations quant au devenir du dossier concernant et contenant à la fois les productions et le travail de Lucas.

    Des questions qui peuvent se traiter facilement avec l'enfant et sa famille avant qu'il ne parte dans les autres situations d'arrêt de prise en charge et qui restent souvent inabordables et irrésolues à la mort brutale d'un enfant.

    D'autres professionnels nous disent en garder des morceaux précieusement dans une pochette à part, support nécessaire ou souvenir.

    D'autres encore nous confient leur difficulté de s'en séparer, de s'y sentir lier à travers une relation de dépendance.

    Au décès d'un enfant, on reste malgré soi sur ses fins ; on n'a pas eu le temps de négocier avec lui et ses parents, ce qu'ils nous laissent, ce qu'on lui rend, de clore la relation sereinement de façon à ce que chacun puisse partir vers d'autres horizons, libre et plein d'enseignements reçus des uns et des autres.

    L'événement de la mort est un événement particulièrement douloureux pour tous les professionnels en lien avec l'enfant décédé. Donner une place aux émotions et au symbolique dans une expérience de groupe où l'on se sent libre d'exprimer à son rythme et avec ses différences, ce qui nous touche, est nécessaire pour le cheminement de chacun dans le deuil. Se sentir en lien avec les autres professionnels c'est continuer à se maintenir du côté de la vie.

    L'assurance du soutien des autres membres de l'équipe tout comme le sentiment de faire pleinement partie de cette équipe et d'appartenir à cette équipe est encore plus important pour affronter cet événement de la mort. La mise en place d'espaces de parole contenante et enveloppante dans des espaces temps différents de ceux dans lesquels on a l'habitude de fonctionner devrait pouvoir constituer une des réponses institutionnelles face à l'expérience de la mort.

     

    Quand je fus sollicitée pour cette intervention, j'ai eu un mouvement de recul et d'évitement.

    Après de longues hésitations, j'en ai accepté l'idée pour la faire advenir peu à peu à la pensée.

    Au risque d'ouvrir d'anciennes blessures, je me suis laissée emportée par le souvenir de Lucas, de ses parents, des paroles échangées au fil des semaines qui suivirent son décès, avec eux et avec mes collègues.

    Car il y a tant de choses à dire et à se dire avant et après le décès d'une personne afin d'atténuer les angoisses et la souffrance pour se maintenir coûte que coûte du côte de la vie.

    Merci