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" DEMAIN DES LAUBE JE PARTIRAI " Jean-Claude GUILLERMET (1) Sessd25apf 1, chemin Français 25000 BESANÇON |
" Demain,
dès laube, à lheure où blanchit la
campagne, Je marcherai les
yeux fixés sur mes pensées, Je ne regarderai ni
lor du soir qui tombe, |
Cest bien sûr Victor HUGO qui écrit ce texte à lannonce de la mort de sa fille (2).
Si nous souhaitons aborder et réfléchir ici, ensemble, sur les liens entre le médico-social, lhôpital et les soins palliatifs, peut-on parler de la mort dun enfant sans être, de fait, impliqué dans notre filiation, dans nos ressentis maternels, paternels, fraternels dans nos émotions les plus profondes ?
" Linversion du temps lié à la maladie rend le cycle de la vie illogique. Notre impuissance est douleur. Formés pour préserver la vie, nous sommes comme pris en défaut.
La mort, même quand elle est naturelle, nest pas un événement facile. Dans un service pour enfant, elle est une injustice, un défi aux lois naturelles, un désespoir thérapeutique. La fin dun enfant abîme et épuise. Cet échec thérapeutique est une perte parfois dévorante et saccompagne des questions inévitables telles que :
En travaillant auprès des enfants, nous apprenons à gérer encore plus souvent nos doutes existentiels. Mais nous partageons en revanche une solidarité et une complicité dune qualité rare. Les soignants connaissent ce sentiment daller au bout de soi, daller vers lauthentique à travers un lien relationnel dune inestimable valeur.
Senrichir au contact de la mort ! Lintimité que permet lenfant autorise le soignant à prendre soin de lui dans la tendresse. Apporter du réconfort, transmettre de la joie, soulager sa souffrance donne des repères qui combattent la douleur tendant à rendre linacceptable ponctuellement maîtrisable. "
La plupart du temps, nous connaissons ces enfants, par les relations établies dans les soins, la rééducation, laccompagnement éducatif ou psychologique antérieur. Déjà, nous avions dû gérer des impuissances et avions été plus ou moins créatifs face à des problématiques et des vécus complexes.
J. MURIEL, en sappuyant sur le livre de JOB, nous disait en 1979 :
" Si nous sommes impuissants devant cette souffrance, nous pouvons leur favoriser une autre lecture de vie, dautres découvertes, dautres façons dêtre et de faire. Il ny a pas de clé, cest chacun qui va reconstruire à partir de ce quil est, et nous ne pouvons être que des gens qui donnent des petits coups de mains ; en fait, la souffrance nest pas réductible et par conséquent, il faut offrir autre chose que la souffrance en terme de vie, comme terme de pensée. Des choses comme la créativité peuvent permettre de débloquer un certain nombre de situations.
Jai beaucoup passé de temps, quand jétais éducateur, à faire des poèmes avec les gamins en étude je ne sais pas si cela devait plaire aux profs mais on faisait des lettres damour parce que cétait important que le gamin puisse sexprimer là aussi ! Cela me paraissait aussi important que la règle de trois. "
En réfléchissant à la mort dun enfant, toutes ces situations nous obligent à repenser notre fonction loin des premières illusions de notre carrière.
Nos propres fragilités laissent place aux confusions déstabilisantes. Nous devons cicatriser nos blessures par de laccès au sens, et si se recentrer sur soi est indispensable, cela se fait difficilement seul !
Nos professions, même les plus techniques sont à caractère relationnel et nos pratiques ont un impact psychologique pour nous-mêmes également et cela à travers nos choix, nos conduites, nos émotions Il nous faut être attentifs à ne pas nous mettre en danger et rester dans une relation raisonnable à lautre, acceptant de se poser, de faire le point sur nos colères, nos incompréhensions, nos impuissances, nos angoisses
Nous le savons dexpérience, les groupes de paroles sont indispensables car personne néchappe aux sentiments ambivalents et culpabilisants.
Même si la mort est au bout dit-elle, il sagit daccompagner et de laisser mourir. Il nous faut permettre, à une personne au bout de ses souffrances, de partir doucement. Il nous faut être le plus créatif possible pour trouver des solutions aux situations les pires. Il nous faut dire aux familles quelles peuvent continuer à parler, à bercer, à témoigner cette ultime affection qui laisse ensuite le cur apaisé les paroles damour dites au mourant laident à partir. Ce sont des paroles qui délivrent.
Pour Marie DE HENNEZEL, la loi Léonetti nest pas connue du grand public. Elle ne lest pas non plus des professionnels
Elle est encore moins appliquée évidemment.
Dans un article de presse souhaitant la constitution dun observatoire des fins de vie, et cosigné par B. DEVALOIS et G. ANTONOWICZ aux conceptions très opposées, on peut lire :
" La loi davril 2005 dite loi Léonetti est une avancée considérable en faveur du respect des droits des patients. Elle met la question du sens des actes médicaux au cur de son dispositif. Elle reconnaît à chaque patient le droit de refuser toute forme de traitement. Elle permet aux médecins de ne pas prolonger sans raison la vie artificielle de certains patients en coma végétatif. Pour soulager les souffrances, elle autorise lutilisation de traitements pouvant avoir pour effet secondaire dabréger la vie.
Le problème majeur que pose aujourdhui cette loi est quelle est très mal connue. " (6)
Réclamant une analyse rationnelle de la réalité, les deux auteurs précisent :
" Malgré nos opinions fort divergentes sur la nécessité de faire ou non évoluer la loi, nous nous accordons sur un point fondamental : la nécessité urgente dune évaluation rigoureuse des conditions dans lesquelles se déroulent les fins de vie en France " (7), ceci valant aussi pour les enfants.
Quelles frontières tracer entre la vie et la mort, entre la liberté du malade, de lenfant et de sa famille, et lobligation des médecins et des soignants, entre la revendication radicale dun droit nouveau et lapproche plus collective du laisser mourir ?
La loi actuelle adoptée à lunanimité en avril 2005 a mis fin aux cruelles impasses de lacharnement et à lhypocrisie des interruptions de vie en secret. Par delà les drames individuels, refusant de "faire mourir", elle a autorisé le "laisser mourir".
En janvier 2000, le Comité Consultatif National dEthique (CCNE), après une très longue réflexion, considérait que "la valeur de linterdit du meurtre demeure fondatrice, de même que lappel à tout mettre en uvre pour améliorer la qualité de la vie des individus" bien que ce qui ne saurait être accepté au plan des principes pourrait, le cas échéant, lêtre au nom de la solidarité humaine et de la compassion
Au côté de la médecine, comme de nous-mêmes simples citoyens, cest la justice qui participe à lévolution des murs car il nous est nécessaire de nous garder de la dérive qui consisterait à demander aux médecins déliminer ceux qui dérangent " ne serait-ce parce quils souffrent " nous dit Jean-Yves NAU (8).
Observons que nos questions nécessitent une réflexion et des décisions collégiales, éthiques, qui renvoient aux conceptions et aux rapports que nous avons chacun à notre propre corps, comme à notre culture.
Besançon
Avril Mai 2008
(1) Jean-Claude.Guillermet@wanadoo.fr
Directeur détablissement médico-social Membre du
Conseil Scientifique de lInstitut de Formation Supérieure
des Cadres Dirigeants et du Conseil Scientifique de la Fondation
Internationale du Handicap.
(2) " Les
Contemplations " - Victor HUGO (1802-1885).
(Ce poème commémore les pèlerinages de Hugo sur la tombe de sa
fille qui se noie accidentellement à dix-neuf ans dans la
Seine
son époux, Charles Vacquerie, après six plongeons
en vain, se laissera couler
).
(3) " Stress, souffrance
et violence en milieu hospitalier (manuel à lusage des
soignants) " - Aline MAURANGES.
Publication de la M.N.H. Mutuelle de la santé et du
social. Octobre 2007 163 p.
(4) " Approcher la
souffrance " - collectif M. GUICHARD ; F.
GRISONI ; JC. GUILLERMET ; J. MURIEL ; Y.
ROSTAN ; L. SCHWARTZENBERG ; L. SEBBER ; J.
WEBER
3ème journée intra-muros dEtueffont Avril
1979. Ed. APF Etueffont.
(5) " Accompagner et
laisser mourir " (la loi sur les fins de vie doit
permettre de généraliser les bonnes expériences) - Marie DE
HENNEZEL.
Le Monde du 22 mars 2008.
(6) Combien de personnes à ce
jour ont désigné une personne de confiance ? Combien de
personnes ont rédigé des directives anticipées permettant, en
cas dinconscience, de faire connaître leurs souhaits en
matière de limitation ou darrêt des traitements ?
Combien de patients se heurtent aujourdhui au refus de
certains médecins dappliquer la loi ? Combien de
familles, de proches, ne peuvent obtenir une délibération
collégiale pour examiner la question dune éventuelle
situation dobstination déraisonnable pour un patient en
état végétatif chronique ? ".
(7) " Un observatoire
des fins de vie " (mettre en place une politique
sérieuse dévaluation des pratiques médicales) - Bernard
DEVALOIS et Gilles ANTONOWICZ.
Le Monde du 22 mars 2008.
(8) " La loi, la mort,
la transgression " - Jean-Yves NAU.
Le Monde du 2 avril 2008.