| Circulation de la dépression, Permanence des liens et lieux de parole dans les équipes. |
Stéphane GIROD Psychologue Clinicien Sessd25apf Besançon |
" Nous nous savons mortels, mais nous nen voulons rien savoir. " (Green A., Le temps éclaté, p. 164).
Il est difficile de ne pas être confronté dans le quotidien à la représentation de la mort, à lidée de la mort. Les médias la véhiculent constamment et lactualité donne une place large à linformation inventaire - de faits divers tragiques dans une répétition parfois sidérante et potentiellement insécurisante. Les nombreuses questions éthiques qui animent le débat de leuthanasie et le suicide assisté participent aussi à cette prégnance de la mort.
Pourtant la distance induite par lécran, le papier autorise déjà une certaine défense. De plus être confronté à la mort, ça nest pas forcément être confronté à la douleur quelle entraîne dans le sentiment de perte. La perte implique un lien, une relation entre les personnes. Cest dans ces conditions seulement que la mort entraîne chez une autre personne un deuil et une souffrance. Souffrance liée à la perte donc, mais aussi à la sensibilisation à notre propre finitude.
La mort dun enfant pose dautres questions déjà par le bouleversement des repères générationnels : rupture de destin, de foi, de continuité.
Lenfant malade, lenfant mourant convoque plus encore nos désirs de protection qui sont peut être la projection de nos propres résistances face à la maladie et à la mort. Ce désir de protection en appelle parfois directement à une position toute puissante de mère idéale qui défendra son enfant envers et contre tout au prix même de son propre sacrifice.
Dans cette perspective quels peuvent être les effets de lannonce de la fin de vie dun enfant pour des parents ? Quels peuvent être les effets de cette annonce pour les différents soignants qui doivent laccompagner vers cette fin de vie ? Quels peuvent en être les effets sur leur entrée en relation avec ce jeune patient ?
| José a 3 ans lorsque nous laccueillons dans le
service. Il souffre dune maladie génétique rare
qui détruit progressivement ces cellules nerveuses. Cette maladie génétique et silencieuse a été diagnostiquée depuis environ un an. Les premiers symptômes sont apparus vers 18 mois. Alors que José venait dapprendre à marcher, il manifesta de graves troubles de léquilibre. Les examens classiques ne montrèrent rien danormal. José et ses parents sont alors adressés au neuro-pédiatre. Lanalyse génétique lui confirme son hypothèse de maladie neuro-musculaire. Et voilà un jeune couple parental qui apprend que leur premier et unique enfant va mourir dans quelques années. Lentement il va perdre toute fonction motrice. Le contrôle sphinctérien disparaîtra. Plus tard, il ne pourra plus déglutir donc salimenter ou parler. Il ne pourra plus orienter son regard, et toute possibilité de communication non verbale sera aussi supprimée. Les muscles échapperont à tout contrôle conscients certains samenuiseront dautres au contraire seront irrémédiablement contractés créant des crampes importantes. Le corps meurtri de José devient lieu de douleur pour tous. La vie perd sons sens, elle se défait, va à lenvers en substituant la disparition progressive de toutes les capacités à leur acquisition progressive. A sa visite dadmission, José laisse limage dun jeune enfant avec un déficit moteur, mais présent dans la relation, il peut encore jouer, se montre attentif. Cette visite a lieu avant les vacances dété. Les parents sont décrits comme bien ajustés, ils racontent lhistoire de la maladie de leur enfant, semblent bienveillants à son égard, ne dénient pas lissue de cette maladie et se montrent à la fois en attente de notre intervention et déjà collaborants. A notre retour en septembre, le travail avec José sengage. Une soignante effectue sa première intervention à domicile. Elle est fortement déstabilisée. José ne parle plus, il est alimenté par une sonde gastrique, ses mouvements sont désormais très restreints : les bras et les jambes sont presque immobilisés. Il peut encore tourner la tête, être interactif, cligner des yeux En plus dêtre incurable, la maladie de José est fulgurante ! Immédiatement, elle appelle à la mobilisation de tous les membres de léquipe pluridisciplinaire. Le groupe soignant doit se réunir, prendre corps comme si la solitude devait être évitée. Lévolution très rapide nous met face à la mort potentiellement imminente. Notre travail est à repenser, il va prendre un autre sens. Les techniques pour freiner lévolution de la maladie, pallier les pertes, sinscriront dans une démarche de confort et daccompagnement qui nous paraît prioritaire. Nous prendrons dailleurs contact avec les soins palliatifs qui deviendront des partenaires réguliers dans cette prise en charge. En tant que groupe soignants, nous sommes unis ensemble autour dun patient dans un souhait de soins, de pallier à un handicap en le rééduquant. Il sagit pour nous daméliorer la vie future dun enfant en situation de handicap moteur en tentant de lui apporter les moyens doccuper une place de sujet autonome indépendant psychiquement et dans la réduction de sa dépendance physique. Il sagit dun contrat narcissique et inconscient fondé autour du désir de guérir. La fin de vie annoncée de cet enfant déchire notre contrat et nous laisse sans base sur lesquelles nous appuyer. Classiquement, nous commençons nos prises en charge, qui se déroulent toutes sur les lieux de vie de lenfant, dune manière progressive pour respecter autant que possible léconomie et lorganisation familiale, pour ne pas produire des effets dintrusion massive dans un groupe souvent déjà fragilisé par les effets traumatiques du handicap. Cest aussi un temps où nous entrons en relation avec lenfant, avec sa famille, où nous nous présentons et queux-mêmes se présentent. Bref un temps où les liens qui vont nous unir se tissent. Liens entre lenfant et les rééducateurs, liens entre les rééducateurs et la famille et bien sûr liens entre les rééducateurs irrémédiablement sensibles à la singularité de chacune des prises en charge. Des liens qui doivent aussi se tisser dans la bonne distance du professionnel. Mais José va mourir. Sa maladie en plus de déchirer notre contrat et donc de mettre à mal notre identité pose la question du lien. Comment tisser un lien alors que la mort implique une disparition et une rupture ? Pourquoi tisser un lien qui sera doffice rompu ? Pourquoi aller vers une blessure ? Il y a bien urgence mais pas urgence de la mort, urgence de vie ! On voit que cette situation condense de nombreux éléments en un temps qui se contracte pour se réduire à un néant. Urgence de vie donc, urgence de laisser le temps se redéployer pour permettre à chacun de se projeter ailleurs que dans ce vide attendu certes, mais seulement supposé quant au moment de son arrivée. Il sagit de reculer la mort pour laisser la place à la vie. Attention il ne sagit pas de faire reculer la mort mais de renvoyer sa représentation au terminus quelle incarne pour laisser la possibilité dentrevoir et potentiellement de profiter de la vie existante et persistante jusquà cette fin. Accepter la mort sans désirer lannuler, cest ne pas céder aux sirènes enchanteresses de lomnipotence : léternité nest pas de condition humaine. Léquipe et aussi chacun de ses membres va être confronté à un deuil à faire : celui de notre idéal narcissique qui conditionne et permet notre travail. Nous allons devoir nous adapter pour survivre à lattaque de cette maladie. Comment renoncer à notre idéal thérapeutique tout en restant dans le soin ? Le couple parental est aux prises avec une difficulté similaire. Ils sétaient déjà liés à leur enfant. Ils ont une histoire commune. La déclaration de la maladie et du côté irrévocablement dégénératif a fait basculer leur équilibre. Eux aussi ont été confrontés à une blessure narcissique celle du deuil de lenfant rêvé. A lépoque des premiers symptômes, ils étaient en cours de séparation. Leur inquiétude pour leur enfant les a réuni, re-liés pour faire face à la maladie. Cette maladie est de nature génétique : elle est autosomique récessive. Cela signifie que chacun des parents est " porteur sain ". Chacun deux lui a transmis un allèle nécessaire à lexpression de cette maladie. Le sentiment de culpabilité parentale sera prégnant. Le rapprochement conjugal que la maladie induit pourrait se comprendre comme la tentative de partage de cette culpabilité. Lindividu mère et lindividu père seffacent dans la fusion du couple parental et dans lindifférenciation ainsi gagnée. Nous le repérons particulièrement dans nos représentations où nous pouvons parfois trouver les traces dun clivage : bon père / mauvaise mère, mauvais père / bonne mère. Mais aussi père idéal et moderne qui peut soccuper de son enfant comme une mère, mère adaptée aux circonstances, solide qui peut prodiguer tous les soins techniques nécessaires au bien être de son enfant et lui donne une protection quelle veut la plus totale possible, mère protectrice des dangers un peu comme un père ; père fort, mère faible... Nous avons donc un groupe de rééducateurs et éducateurs potentiellement en situation dimpuissance cherchant de nouveaux repères. En effet, faire le deuil de notre idéal soignant cest accepter de ne pas pouvoir agir sur ce à quoi nous sommes confrontés. Cette impuissance peut entraîner un sentiment déchec, un état de détresse qui pourra être vécu comme honte ou culpabilité selon la dynamique de chacun. Alors nous nous replions sur le groupe pour nous appuyer et nous réfugier aux creux de ses fonctions de contenance et de restauration. Je souligne ici le temps écoulé entre la première visite de José et le début effectif de sa prise en charge dans le quotidien tout en rappelant la grave évolution de cette période. Cela pose inexorablement la question dun sentiment de culpabilité inconscient. Les parents tous les deux porteurs " sains " dun allèle dont lunion, la mise en commun va condamner la vie de leur enfant font de même en se réfugiant dans le couple parental et le groupe familial. Nous trouvons ici les premiers points communs entre ces deux groupes qui vont leur permettre de se lier, de se nouer, de résonner et de saccorder : souffrance narcissique et défenses similaires. Jemprunte à P. FEDIDA le tire de son ouvrage pour souligner les bienfaits de la dépression. Cet auteur aborde la dépression comme une psychopathologie et plus encore comme une expérience fondamentale de la vie psychique. Il oppose la dépression, une maladie humaine du temps, une glaciation de la vie psychique à la capacité dépressive protectrice et régulatrice, nécessaire à la vie pour quelle reste vivante et pour soustraire le sujet à lexcès des excitations. Lappel de cette rééducatrice sonne comme un signal dalarme qui provoque notre rassemblement. Notre dénominateur commun, ce qui nous lie ensemble est évident : cest la prise en charge de cet enfant. Cest dans et par le groupe que nous allons tenter de dépasser nos difficultés initiales. Des temps de parole et de réflexion sengagent. Ils sont peut être déjà le premier rempart contre des angoisses de mort qui se terreraient dans un silence de veillée. Ces temps nous permettent de mobiliser les compétences individuelles de chacun pour éviter, quitter la dépression au profit de la capacité dépressive. Nous allons donc tous rencontrer les parents et lenfant et dabord procéder à lévaluation de ce que nous pouvons lui proposer et proposer aux parents. Sen suit un nouveau temps de concertation où nous tentons de trouver notre unisson. Cest une fonction de contenance qui permet limplication de chacun et que nous allons offrir aux parents. Ce qui est saisissant ici cest que dans le même temps nous décrivons le couple parental comme adapté et nous évoquons des éléments de nature dépressive dans le groupe soignant. Nos évaluations pourraient se comprendre comme des tentatives de maîtrise qui viendraient apaiser notre insécurité. Les propositions que nous pouvons ensuite émettre sont autant de moyens de dépasser notre impuissance initiale pour la transformer ensemble en un champ douvertures et de possibilités fonction de nos limites. Lacceptation de nos limites respectives, leur énonciation en groupe et leur reconnaissance mutuelle nous permet de dépasser notre impuissance initiale pour accéder à une position plus proche de la désillusion. Accepter cette désillusion cest bien faire le deuil de notre idéal soignant pour nous illusionner et croire dans lélaboration dune possibilité daction thérapeutique. Ici, il ne sagira pas de soins curatifs mais bien de soins palliatifs. Cette capacité de sillusioner nous permet la création de projets qui vont redéployer la boucle temporelle. La créativité est au service de la vie. Nous renégocions avec une certaine capacité à nous réparer et un désir de prendre soin de cet enfant qui nous permet le dépassement de nos angoisses dépressives. Le lien nous fait tenir ensemble et la recherche du groupe marque limportance dune logique en pas lun sans lautre, dailleurs certaines interventions sont conjointes. Ce dépassement est rendu possible aussi par la mise en commun du groupe. Le groupe partage une réalité psychique qui suppose le dépôt déléments psychiques des uns chez les autres et lintégration déléments psychiques des autres chez les uns. Ainsi il permet la mise en commun de défense et offre une protection suffisante à chacun des individus qui le compose pour quil puisse à nouveau saffirmer. Au cours de cette phase initiale nous avons bien souffert ensemble et peut-être individuellement de dépression manifeste dans notre inertie, une absence de désirs et parfois une tentative dévitement du contact avec cette famille pour peut être se protéger dune dépression vécue comme contagieuse. La dépression était ici la douleur du désir irréalisable alors que lenfant nétait pas encore perdu. Cest sans doute dans un deuil anticipé que nous nous trouvions. Cependant nous avons la conviction que cest cette capacité dépressive qui a permis notre adaptation et notre élaboration de cette situation. Notre mobilisation implique que nous savons que cet enfant va mourir, que nous lacceptons et de la même manière nous acceptons de nous lier à lui et à sa famille malgré lombre de la mort. Cest être dans la vie en ayant conscience de la mort ce qui névite pas des mouvements inconscients de défense qui vont nous faire osciller entre différentes positions et parfois régresser tout au long de cette prise en charge. Ainsi nous engageons notre travail avec les parents et nous les rencontrons régulièrement autour de la prise en charge, de la maladie de leur fils et nous interrogeons plus avant la manière dont lévolution de sa maladie et sa mort future les affectent. Cest les parents qui vont être plus dans une position affichée de souffrance qui évoque la dépression. A ce moment, il y a comme un effet de bascule. Comme si la dépression avait quitté le groupe soignant et semblait maintenant plus franchement installé dans le couple parental. Rencontrer les parents nous permet de mieux connaître les groupes familiaux dorigine. Tous ont été informés de la maladie de José. Mais celle-ci na pu se parler de la même manière dans les familles maternelle et paternelle. La première a réagi avec une forte colère. Ils paraissent dénier la maladie et refusent tout autant la mort dans laccusation quils adressent aux parents de ne pas avoir fait tout le nécessaire, tout ce qui était possible. La condamnation de leur petit fils est inélaborable, la colère demeurerait ce qui marquerait une non inhibition de lagressivité et pose la question de la culpabilité. Leur fille est porteuse saine, lun des grands parents lest aussi très probablement. Notre hypothèse est que leur possible transmission génétique de la maladie est la source dun sentiment de culpabilité écrasant qui les tyrannise. Ils ne pourraient pas projeter leur agressivité/culpabilité sur un concept plus mystique tel que le destin, Dieu : quest ce quon a fait pour mériter ça ? Cest apparemment sur leur fille quils la projettent lélisant en place de mauvais objet, mauvaise mère en décodant son acceptation comme de la résignation passive. Ils lenferment ainsi dans la place de celle qui fait souffrir. Résonance avec le contenu dentretiens que nous aurons avec cette femme et qui sest beaucoup vécue comme une enfant insuffisamment bonne. La famille paternelle est dans la position exactement contraire et soffre en soutien total. Comment ne pas penser à un clivage des familles dorigine qui fait écho à celui dont nous avons parlé quant aux parents précédemment. Le clivage est un mécanisme de mise à lécart, dencryptement psychique. Il ne permet pas le lien, et ne supporte pas la communication entre les espaces. La famille maternelle va donc être très à distance ce qui laisse la mère dans une apparente froideur affective. Même la colère ne lanime pas. Ici labsence de désirs sefface, pas de tristesse apparente, ni de ralentissement. A nouveau la dépression semble avoir muté. Nous pourrions avoir limpression quelle sest exportée. Ceci nest pas sans effet sur notre groupe de rééducateur puisque cette mère isolée qui recourt à laide de voisins peut être perçue comme insuffisamment bonne alors que le père est sous le sceau de lidéalisation : il soccupe parfaitement de son enfant et veille sur sa femme. Cependant la façon dont il la soutient nest pas sans nous interpeller. A chaque première rencontre avec lun dentre nous il raconte leur histoire, toujours à lidentique, et refuse toute proposition daide pour que sa femme en bénéficie au maximum. Une personne dépressive ça suffit, en dire plus ce serait peut être risquer de seffondrer autant laisser ça à sa femme. Plus encore ce père est régulièrement absent plusieurs jours et plusieurs nuits par semaine pour son travail. A son retour il est très présent alors que la mère sefface. Parfois il surveille la quantité de morphiniques encore en stock. Lui préfère en injecter le minimum tout en veillant à ne pas laisser son enfant dans une souffrance insupportable. Pour lui la mère anticiperait parfois trop et pourrait surdoser. On voit bien le fantasme infanticide sous-jacent. Comment ne pas penser que les moments dépressifs plus francs de la mère noffrent pas au père la possibilité de se placer dans la réparation de sa femme évitant ainsi de se confronter à sa propre dépression. Une sorte de sauveteur mais qui nécessiterait tout de même le maintien de lautre dans son état dépressif pour continuer de servir son propre évitement. Lagressivité contenue dans les soupçons formulés trouve ici un autre éclairage et une autre utilité. Les entretiens avec la mère lui permettent dexprimer plus avant ses craintes. Elle pleure et parle le fils dont elle devra se séparer. Le passé lui aussi nest plus résumé à la seule découverte de la maladie et reprend sa place et sa dimension. La reviviscence de ses souvenirs témoigne peut être de la relance de lappareil psychique de la mère. Renouer avec dagréables souvenirs semble lui rendre la vie moins douloureuse. Parallèlement, pour le groupe de rééducateur se construire une représentation différente de José nous refragilise en ravivant notre sentiment dinjustice quant à son destin funèbre. Une fois encore les espaces se colorent différemment et de manière opposée, lun est heureux et en paix, lautre en proie à une forme de tristesse. Les parents décident de se séparer. Dans un premier temps, ils continueront de vivre sous le même toit pour profiter au maximum de leur enfant. Puis chemin faisant, chacun rencontre un nouveau conjoint. Les parents se séparent et se partagent la garde de José. La mère vit une nouvelle grossesse. Elle garde une certaine dépressivité mais quelle porte avec quiétude, la souffrance, langoisse semblent supportables. Le père garde contact principalement avec lune dentre nous qui nous le décrit toujours comme identique à limage que lon avait de lui. Au niveau institutionnel, la séparation de ses parents au chevet de leur enfant, la grossesse de la mère nous mettent à mal. Régulièrement les représentations que nous avons de chaque parent sont radicalement opposées. Des temps de réunion et danalyse réguliers sont nécessaires à notre compréhension et au dépassement des conflits potentiels entre les membres de léquipe qui sidentifient plus à lun quà lautre ; bon père, mauvaise mère et vice-versa. La répétition des phases initiales risquerait de mettre en défaut la continuité qui sest instituée. Les solutions aménagées et trouvées par les parents sont certes la marque de leur souffrance. On peut y voir leur impossibilité à être ensemble à rester uni avec le risque que cela fait courir à leur éventuelle progéniture. Alors mieux vaut se séparer Il sagit aussi là de repérer la marque de mécanismes de défenses, ces aménagements sont de toute manière la meilleure solution quils trouvent pour composer avec leurs angoisses et difficultés. De nombreux évènements pourraient encore être relatés mais je nen ai pas le temps. De plus je dois bien reconnaître que la rédaction de cette intervention ma amené à stimuler mes souvenirs ce qui a aussi réveillé certains affects et interroge immanquablement létat et la qualité de mon propre travail de deuil en lien avec José. Cest peut être aussi ce réveil qui peut donner limpression de liaisons fragiles entre différentes parties. Articulation fragilisée peut être par la mise à distance, lisolation, voire la résistance à une implication plus grande. Au cours de cet exposé, jai tenté de montrer comment des éléments dépressifs étaient plus présents dans un groupe particulier à certains moments et semblaient passer de lun à lautre comme dans un mouvement de balancier. Jai principalement retenu linhibition, le gel du temps et du désir, le ralentissement et le clivage comme marqueurs comme symptômes. Je crois quils étaient tous présents au niveau groupal. Enfin dans le groupe chacun a pu être atteint dune souffrance qui a trouvé différente voie dexpression. Le contrôle émotionnel a pu être fluctuant, on a pu noter une réticence à continuer, des retours du domicile en excès de vitesse comme pour plus vite séloigner, des rêves, des douleurs diverses Comme je le disais au début de cette intervention on pourrait parler ici de contagion psychique tant le groupe familial et le groupe soignant partagent de symptômes. Je préfère le terme de circulation de la dépression ou de partage de la dépression. Cest sans doute lintensité émotionnelle que cette prise en charge induit qui a plus particulièrement favorisé un rapprochement de ces deux groupes qui ont pu vibrer à lunisson au point que des éléments passent de lun à lautre à la manière de vases communicants. Linstitution pousse les différents professionnels à se rencontrer, à échanger autour des différentes situations en proposant des temps de parole réguliers et repérés. Souvent quelques mots suffisent quand la prise en charge se déroule de façon satisfaisante. En revanche, certaines situations mobilisent quantité dénergie. Elles deviennent des préoccupations qui peuvent envahir le devant de la scène lors des différents temps institutionnels. Plus encore que pour les autres, il nous a semblé essentiel de nous retrouver régulièrement pour échanger autour de José. Nous avons vu que parfois certains professionnels comme les membres dune famille peuvent être dans des positions de souffrance dans lesquelles ils risqueraient de se fixer, de salièner. Le rôle de linstitution est de créer un temps de rencontre nécessaire à la prise en compte des implications et convictions de chacun. Se faisant, elle met du tiers entre les différentes parties réunies, permet une éventuelle distanciation des professionnels davec la famille et la maladie. Dans la situation de José, le groupe me semble avoir autorisé à chacun de parler, dexprimer une partie de sa souffrance au cours de ce travail. Nous avons pu y repérer des éléments de compréhension, y trouver des ressources et conserver une certaine souplesse nécessaire à ladaptation. Ces temps de rencontre à limage de la capacité dépressive nous permettaient aussi de nous soustraire des éléments bruts que nous recevions chacun à notre niveau. Nous les avons tenu avec un maximum de régularité jusquà son entrée dans le service de soins palliatifs. Ces temps étaient aussi nécessaires, je crois à notre adaptation incessante à limplacable évolution de sa maladie. 14 mois après le début de sa prise en charge, José décédait à lhôpital dans le service de soins palliatifs. Ses deux parents étaient au près de lui. Le médecin des soins palliatifs a participé à plusieurs de nos temps de rencontre. Il nous offrait une interrogation différente, partageait son expérience avec nous et nous donnait quelques indications dans laccompagnement de cette famille. |
Avant de terminer, jaimerais remercier chacun des professionnels qui a accompagné José et ses parents avec moi, pour le partage de leurs compétences et pour le prêt de certaines de leurs capacités de défenses par lintermède des nombreux groupes auxquels ils ont bien voulu participer. Jespère navoir heurté personne même si jai bien conscience que de nombreuses cicatrices ont du être réveillées par lensemble des témoignages qui ont jalonné cette journée.
Dans ce moment, je maperçois que ma sollicitude a peut être encore à voir avec la circulation de la dépression. Peut être devra-t-on se donner un nouveau temps de parole dans un autre lieu
| Biblio : Hanus M., les deuils dans la vie |